Bébés à la carte

Texte écrit dans le cadre du cours Practicum II

Je suis la mère d’un garçon et d’une fille comme de nombreuses femmes d’aujourd’hui. Les enfants sont à l’école et mon mari est au travail. Une grande peur m’a saisie ce matin quand je buvais du thé avec d’autres mères au foyer dans mon quartier où habitent les familles les plus riches de la ville : nous nous ressemblons à un degré effrayant. Avec les yeux bleus et les cheveux blonds, nous sommes aussi sveltes et grandes que nos filles qui se distinguent peu des femmes dans la publicité de 23andMe. Depuis 2013 où la société 23andMe a breveté une méthode de sélection des traits des bébés par des calculs génétiques, la génération de mes parents a réussi à créer une étiquette biologique des familles fortunées. Tous les enfants dont les parents pouvaient payer 23andMe sont les produits de ces manipulations génétiques. Sous la pression sociale de se conformer à l’esthétique partagée par ces familles, ma mère m’a rendue une autre réplication du visage Mademoiselle Bourgeoisie comme toutes mes amies. Mon mari, naturellement, apporte celui de Monsieur Bourgeoisie. 

Si les bébés à la carte n’avaient pas été permis, tout serait différent. Je n’aurais pas d’amies qui sont mes reflets dans un miroir mais chacune aurait une physionomie aussi unique que sa personnalité, bien que nous soyons déjà façonnées un peu similairement par notre éducation et nos valeurs bourgeoises. Je me serais mariée avec un hommes que je pourrais toujours reconnaître dans une foule d’hommes aussi privilégiés. Je me rappellerais les noms de ses nombreux collègues qui possèderaient des visages différents. Je ne verrais pas la trace de ma fille Catherine dans Claude, la fille du patron de mon mari ; mon fils George ne ressemblerait pas à François, le fils du voisin à côté. Je n’aurais pas peur de chercher à l’école les mauvais enfants sous des apparences pareilles.

La semaine dernière, j’ai entendu les jeunes filles qui travaillent chez le coiffeur que je fréquente, ce qui m’a fait réaliser la pression invisible des bébés à la carte sur ceux qui ne gagnent qu’assez pour survivre. Si les bébés à la carte n’existaient pas, les employeurs seraient bien plus impartiaux en cas de recrutement. Ils ne déduiraient pas aisément les origines sociales des candidats selon leur physionomie et ne préfèreraient pas ceux qui viennent des familles plus riches. Les pauvres filles dont les parents ne peuvent pas payer le service cher de 23andMe ne s’affameraient pas pour rester aussi mince que celles des familles affluentes qui sont conformes à l’esthétique de la société. 

J’aurais dû refuser de prédéterminer les traits de mes petits quand j’étais enceinte ! Leurs visages disent les standards de 23andMe ainsi que la norme de la bourgeoisie. Dans cette répétition de la physionomie, je sens ma peur croissante d’être insignifiante comme une traduction répétée d’une culture qui s’inscrit même génétiquement dans nos corps. 

Je fais chauffer de l’eau et met des macarons dans une assiette délicate. J’attends un autre groupe de mères au foyer qui sembleraient différentes si nos parents n’avaient pas pu contrôler génétiquement nos traits. Mon inquiétude grandit. Je vais chercher mes petits dans trois heures. J’espère que je ne prendrai pas d’autres enfants pour les miens.
      
Yuanya Feng – Columbia College